
Chaque année, Rio de Janeiro devient le théâtre d’une fête spectaculaire où la musique, les costumes, la danse et la rue semblent ne faire qu’un. Mais derrière les images mondialement connues du carnaval de Rio se cache une histoire longue, faite d’influences européennes, africaines et brésiliennes, de transformations sociales et d’innovations populaires.
Le carnaval, à Rio comme ailleurs, s’inscrit d’abord dans une tradition ancienne liée au calendrier chrétien. Il précède le carême, période de quarante jours de jeûne et de pénitence avant Pâques. Dans de nombreux pays catholiques, les jours précédant le mercredi des Cendres étaient donc l’occasion de manger, danser, se déguiser et renverser temporairement les règles sociales.
Cette logique de fête avant l’austérité explique en partie la diffusion du carnaval dans l’Europe médiévale, notamment en Italie, en Espagne, au Portugal et en France. Le Brésil, colonisé par le Portugal à partir du XVIe siècle, a hérité de cette tradition. Pour mieux comprendre ce lien entre fêtes populaires et cycles religieux, l’évolution des célébrations autour de la période pascale dans différentes cultures montre combien les pratiques locales peuvent transformer un même cadre religieux.
À Rio de Janeiro, le carnaval n’est donc pas né d’un seul événement. Il s’est construit progressivement, à partir de pratiques venues d’Europe, puis profondément modifiées par la société brésilienne. C’est cette rencontre entre un rite catholique importé et les cultures urbaines locales qui donnera naissance à une fête unique au monde.
Avant les défilés de samba et les chars monumentaux, le carnaval brésilien prend d’abord la forme de l’Entrudo. Cette coutume portugaise, introduite au Brésil à l’époque coloniale, consistait à s’asperger d’eau, de farine, de citrons parfumés ou de liquides parfois moins agréables. Dans les rues de Rio, l’Entrudo était bruyant, spontané et souvent jugé désordonné par les autorités.
Aux XVIIIe et XIXe siècles, cette fête populaire réunissait des habitants de milieux très différents, mais elle était aussi marquée par les tensions d’une société esclavagiste. Les élites brésiliennes critiquaient régulièrement ces manifestations de rue, perçues comme dangereuses ou trop incontrôlables. Elles préféraient importer des modèles européens plus policés, comme les bals masqués inspirés de Paris ou de Venise.
Peu à peu, les pouvoirs publics tentent d’encadrer l’Entrudo, voire de l’interdire. Ce rejet n’efface pas la fête, mais contribue à sa transformation. À la place des jeux de rue jugés trop chaotiques apparaissent des formes plus organisées : cortèges, bals, clubs carnavalesques et premières sociétés de défilé. Le futur carnaval de Rio commence alors à prendre une dimension urbaine et structurée.
L’histoire du carnaval de Rio est indissociable de l’histoire des populations africaines déportées au Brésil et de leurs descendants. Dans un pays où l’esclavage n’a été aboli qu’en 1888, les cultures africaines ont profondément marqué la musique, la danse, la religion et les formes de sociabilité. À Rio, ces héritages se mêlent aux traditions européennes pour créer une expression festive originale.
Les rythmes de percussion, les chants collectifs, la place du corps dans la danse et la logique du cortège doivent beaucoup aux traditions afro-brésiliennes. Les communautés noires, longtemps marginalisées, ont trouvé dans le carnaval un espace de visibilité et d’expression. Cette contribution est essentielle pour comprendre la naissance de la samba carioca, future signature musicale de Rio.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, Rio accueille de nombreux migrants venus de Bahia, région où les cultures africaines sont particulièrement présentes. Dans les quartiers populaires, notamment autour de la Praça Onze, se développe un milieu musical intense. Des maisons tenues par des femmes noires influentes, comme Tia Ciata, deviennent des lieux de rencontre pour musiciens, danseurs et compositeurs.
Au XIXe siècle, plusieurs formes de cortèges coexistent à Rio. Les grandes sociétés carnavalesques, souvent liées aux élites, défilent avec des chars décorés et des costumes inspirés de l’Europe. À côté d’elles, les cordões, ranchos et blocos rassemblent des groupes plus populaires. Ces ensembles annoncent la future organisation du carnaval moderne, avec leurs musiciens, leurs danseurs et leurs thèmes.
Les ranchos, en particulier, jouent un rôle important. Plus disciplinés que les cordões, ils présentent des processions costumées, avec une structure narrative, des personnages et une musique plus élaborée. Ils contribuent à faire du carnaval une fête à la fois populaire et spectaculaire. La rue reste centrale, mais la recherche esthétique gagne en importance. Le carnaval devient peu à peu un événement culturel majeur.
Cette évolution rappelle que les grandes fêtes collectives naissent souvent d’un mélange entre rites anciens, encadrement social et créativité populaire. Les déguisements, les masques et les inversions de rôles existent dans de nombreuses traditions, comme on le voit aussi dans les usages festifs liés aux costumes et aux croyances, même si chaque célébration possède son histoire propre.
Le tournant décisif se produit dans les années 1920, avec l’apparition des premières écoles de samba. Ces associations populaires structurent les groupes de musiciens, danseurs, costumiers et organisateurs autour d’un projet commun : défiler en présentant une chanson, un thème, une identité de quartier et une performance collective. La première école souvent citée est Deixa Falar, fondée en 1928 dans le quartier d’Estácio.
Le mot « école » ne désigne pas un établissement scolaire au sens classique. Il évoque plutôt l’idée d’apprentissage, de transmission et de discipline artistique. Les écoles de samba forment des communautés entières, où se transmettent les savoir-faire liés à la percussion, au chant, à la danse, aux costumes et à la fabrication des chars. Elles deviennent rapidement le cœur du carnaval carioca.
Le premier concours officiel de samba a lieu au début des années 1930. En 1932, un défilé compétitif est organisé avec le soutien de la presse locale. En 1935, la municipalité reconnaît officiellement les écoles de samba. Cette institutionnalisation transforme profondément la fête : le carnaval devient un spectacle organisé, avec des règles, des jurys, des classements et une visibilité croissante.
Dans les années 1930 et 1940, le Brésil cherche à affirmer une identité culturelle nationale. Sous le gouvernement de Getúlio Vargas, la samba est progressivement valorisée comme une expression brésilienne, alors qu’elle avait longtemps été méprisée ou associée aux marges urbaines. Cette reconnaissance contribue à faire du carnaval de Rio une vitrine du pays.
La radio, puis plus tard la télévision, jouent un rôle majeur dans cette diffusion. Les chansons de carnaval circulent dans tout le Brésil. Les artistes populaires deviennent célèbres. Les écoles de samba gagnent en prestige. À mesure que Rio s’impose comme capitale culturelle, le carnaval devient un symbole de l’identité brésilienne, même si cette identité reste diverse et parfois traversée de tensions.
Il serait toutefois réducteur de voir le carnaval uniquement comme une fête officielle. Sa force vient aussi de sa capacité à porter des récits sociaux. Les thèmes de défilé évoquent l’histoire du Brésil, les cultures afro-brésiliennes, les luttes populaires, l’environnement, la politique ou la mémoire de figures oubliées. Le spectacle est festif, mais il peut aussi être profondément politique.
Jusqu’aux années 1980, les défilés se déroulent dans différentes avenues de Rio. En 1984, la construction du Sambadrome marque une nouvelle étape. Conçu par l’architecte Oscar Niemeyer avec l’implication de l’anthropologue Darcy Ribeiro, cet espace monumental est spécialement pensé pour accueillir les parades des écoles de samba. Il offre des gradins, une longue piste de défilé et une organisation adaptée à l’ampleur de l’événement.
Le Sambadrome transforme le carnaval en spectacle planétaire. Les images des écoles de samba, avec leurs chars gigantesques, leurs costumes éclatants et leurs milliers de participants, sont diffusées dans le monde entier. Rio devient alors l’une des capitales internationales de la fête, attirant chaque année des visiteurs venus assister à un événement considéré comme l’un des plus impressionnants du calendrier culturel.
Cette professionnalisation a aussi ses limites. Le coût des costumes, la pression touristique et les enjeux économiques peuvent éloigner une partie de la population de la fête officielle. Pourtant, le carnaval ne se limite pas au Sambadrome. Dans les rues, les blocos continuent de rassembler des foules immenses, souvent dans une ambiance plus spontanée. Cette coexistence entre spectacle organisé et fête populaire reste une caractéristique essentielle de Rio.
Le célèbre carnaval de Rio est né d’un long processus historique. Il vient des fêtes européennes d’avant carême, de l’Entrudo portugais, des cultures africaines, des quartiers populaires, des transformations urbaines et de l’invention des écoles de samba. Sa renommée actuelle repose sur cette superposition d’héritages, qui donne à l’événement une richesse rarement égalée.
Aujourd’hui, le carnaval de Rio n’est pas seulement un divertissement. Il est un espace de mémoire, de création artistique, d’économie locale et de participation collective. Les préparatifs durent des mois, mobilisant couturiers, musiciens, chorégraphes, sculpteurs, artisans et bénévoles. Derrière chaque défilé se cache un immense travail communautaire, souvent transmis de génération en génération.
Comprendre la naissance du carnaval de Rio, c’est donc dépasser l’image des paillettes et des plumes. C’est voir comment une fête importée a été réinventée par une ville, puis par un pays, jusqu’à devenir un patrimoine culturel vivant. Sa puissance tient précisément à cette histoire : un mélange de célébration, de résistance, d’invention populaire et de spectacle, toujours en mouvement.